Escale du Queen Mary 2 : la fascination transatlantique

Queen Mary 2Cette semaine sur les réseaux sociaux, à l’occasion du départ du Queen Mary 2 pour The Bridge 2017, une simple réflexion portant sur la frénésie paquebot, a produit maintes réactions, plus ou moins constructives. Voici plusieurs jours que les commentaires vont bon train sur Facebook. Est-ce si important une escale dans la vie cherbourgeoise ? Un paquebot ça pollue… Les croisiéristes ne dépensent pas d’argent à Cherbourg*. Interpellé par cette houle agitée, Jeter l’Encre avait envie de proposer cet article.

Queen Mary 2 Cherbourg

Cherbourg et les paquebots : une longue histoire d’amour

Replaçons les choses. Entre Cherbourg et New York, cela dure depuis un moment. Voilà pourquoi on surnomme souvent Cherbourg, « La Porte des Amériques ». Et oui. Tout commence avec le projet fou de la grande rade. D’abord imaginée à des fins militaires et compliquée à construire (c’est une autre histoire… des cônes en bois vraiment ?), cette longue digue offre un refuge idéal pour les premiers steamers, qui peuvent y accéder par tous les temps. La première liaison transatlantique est établie à Cherbourg en 1857, quarante ans après que le nouveau monde soit pour la toute première fois relié à l’Europe par la mer (New York – Liverpool). C’est un certain Samuel Cunard qui lance un premier service de bateaux avec la France. Deux havrais créent la Compagnie générale transatlantique mais des travaux retardés au Havre, font de Cherbourg le port de départ. Les bateaux, sont à vapeur et transportent d’abord des colis postaux. C’est une frégate appelée l’Union, qui embarquera en premier des passagers depuis Cherbourg (150 personnes) pour New York. Le rêve du nouveau monde attire des migrants et pour répondre à cet élan, de nouvelles compagnies maritimes émergent et privilégient Cherbourg pour leurs escales : en plus de la rade, Cherbourg est relié par le train à Paris, ce qui est un avantage considérable (merci Napoléon III en passant). Les compagnies sont d’abord allemandes (Hamburg Amerika Linie, Norddeutscher Lloyd) puis arrivent début  20e, l’American Line et la White Star Line (oui, oui la compagnie maritime du Titanic). La toute première gare maritime, plutôt petite et sommaire, est construite en 1912 près d’un appontement sur l’avant-port. Des transbordeurs véhiculent les passagers depuis les paquebots restés dans la rade. Ce fut le cas pour les 247 passagers qui embarquèrent sur le Titanic par exemple : le Nomadic les transportèrent. En 1929, juste avant la grande crise, on recense 300 000 passagers embarqués à Cherbourg sur 800 escales (on est loin des 34 escales de cette année). Or la ville n’est pas équipée pour assurer tout ce trafic. C’est alors que son visage change.

Le patrimoine transatlantique

Et oui. Sans ce lien fort avec New York, Cherbourg ne serait pas la même aujourd’hui. Pas de gare transatlantique, donc pas de Cité de la Mer (locomotive touristique indéniable dans le Cotentin aujourd’hui), pas d’Hôtel transatlantique, pas de port en eaux profondes, pas de Quai de France. Dans les années 20, Cherbourg devient le premier port d’émigration européen, devant Hambourg, Southampton et Liverpool. Les gens arrivent en nombre, souvent sans bagages, laissant derrière eux leur vie, leur famille mais aussi la pauvreté et la famine, dans l’espoir de se reconstruire dans ces contrées où l’on raconte que tout est possible. Ils sont italiens, grecs, turcs, polonais, roumains, russes…En 1926 est construit l’Hôtel Atlantique afin que toutes ces personnes puissent transiter selon les normes de contrôles sanitaires américaines. Le bâtiment est beau, construit d’après les plans de Levavasseur, dans un style art déco. On peut y loger 2 500 personnes en même temps. 15 jours de quarantaine sont imposés aux migrants.

La Cité de la Mer
Au loin l’Hôtel Atlantique depuis la Cité de la Mer en chemin vers l’expo Titanic, Quai de France ©Clq

En 1928, on fait creuser un bassin en eau profonde : un chantier pharaonique pour une darse de 620 m de long sur 230 m de large. Le Quai de France est aménagé en 1932 : les paquebots peuvent désormais accoster à Cherbourg. Puis on édifie la gare transatlantique, seul exemple en France aujourd’hui de ce type d’architecture. C’est encore Levavasseur qui s’y colle. 12 000 mètres carré qui permettent aux trains de déposer les croisiéristes à quelques mètres des paquebots : le luxe. Quatre trains peuvent s’y trouver en même temps. Les voyageurs gravissent les escaliers de béton armé pour pénétrer dans la salle des pas perdus et la salle d’embarquement. La décoration art-déco y est sublime : carrelages, lambris en acajou et palissandre, parquets en teck, meubles en acacia, éléments de ferronnerie… Les neuf passerelles d’embarquement sont d’un grand modernisme : mobiles, elles ont des tapis roulant pour les bagages. La gare transatlantique est inaugurée en 1933 en présence du président de la république de l’époque, Albert Lebrun. Les plus grands liners, avec à leur bord des personnalités, font escale le long de ce bâtiment extraordinaire, surmonté d’un campanile, que les cherbourgeois regretteront dès 1944.

Gare transatlantique Cité de la Mer Cherbourg
Matières et éléments transatlantiques dans les salles des pas perdus et sous douane de la gare transatlantique de Cherbourg ©Clq

Alors les escales aujourd’hui…

Oui. Quoi qu’on en dise, qu’un paquebot pollue notre planète ou non (comme beaucoup d’autres choses d’ailleurs), que les commerçants soient satisfaits ou pas de la consommation des croisiéristes, une escale dans notre ville, c’est quelque chose d’important. Parce que cela fait partie de notre histoire et de l’identité de la ville, les paquebots exercent encore aujourd’hui une attraction sur les cherbourgeois. Nous aimons nous planter sur nos quilles à la Saline ou sur le Quai de France pour saluer le départ du Queen Mary 2. Nous aimons prendre en photo la silhouette de ce géant des mers se découpant de manière presque improbable sur l’horizon. Un paquebot est une promesse. Un paquebot renvoie à notre imaginaire : à ces bouquins qu’on a pu lire, à ces films qu’on a pu regarder mais aussi à la mémoire de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants qui ont un jour tout laissé derrière eux, pour se donner les moyens d’avoir une vie plus belle. Quel pari fou quand on y pense non ? Qui n’a jamais eu envie de tout larguer pour jeter l’encre ailleurs et recommencer : c’est un sentiment normalement humain. Alors oui, pour tout cela, un paquebot c’est une promesse et les escales sont ancrées dans le cœur des habitants de Cherbourg-en-Cotentin.

Cité de la Mer Cherbourg
La gare transatlantique de Cherbourg, les passerelles, le sous-marin nucléaire Le Redoutable à la Cité de la Mer ©Clq
Queen Mary 2
Cherbourg vu depuis le ponton du Queen Mary avant son départ vendredi 23 Juin

Source : Cherbourg, une âme transatlantique d’Anne Roze aux éditions Les Champs de la Mémoire.

*Ces propos tenus sur les réseaux sociaux, sont ici rapportés par Jeter l’Encre à Cherbourg. La rédactrice ne dispose pas d’éléments pour se positionner vis à vis de ces affirmations

Merci à SB pour le prêt des photos du Queen Mary 2

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